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Nous sommes en état permanent de manque informationnel

Ne pas avoir accès à TOUTE l’information, c’est prendre le risque du manque, de l’isolement social. L’information est une drogue et nous sommes en état permanent de manque informationnel. Car trop d’informations à traiter, trop de pensées, trop d’images et des temps de plus en plus longs passés devant les écrans sont les caractéristiques anxiogènes de la société de l’information.

Toujours plus de notifications, de messages, de vidéos, de réseaux sociaux, de médias écrits, de messages radios ou télévisuels.

Le citoyen n’a plus le temps de réfléchir à une information qu’une autre se présente. Durant le 20ème siècle, nous manquions d’information. Ensevelis sous des tonnes d’informations, répétitives, anxiogènes ou mensongères, nous avons des difficultés aujourd’hui pour analyser, vérifier, hiérarchiser, trier ce que nous recevons. Priés d’ingurgiter et de réagir sans délai, le citoyen est devenu le jouet de sa consommation d’information, le jouet des réactions de son cerveau.

« Notre cerveau, quand il reçoit une notification, a un système d’alerte », appelé le système préfrontal. « Tant qu’on ne sait pas si c’est grave ou pas, ça reste allumé dans notre cerveau et ça nous titille »

Docteur Damien Mascret

En août 2022, la fondation Jean Jaurès publiait une étude. Plus d’un Français sur deux disait souffrir de fatigue informationnelle. On parle aussi d’infobésité. 85 % des personnes interrogées dans cette étude pensent que régulièrement ou de temps en temps elles ont le sentiment d’un trop plein d’information et que cela les empêche de prendre du recul.

Le baromètre 2023 sur la confiance des Français dans les médias indique que 51% des Français déclarent ressentir « très » ou « assez souvent » de la fatigue ou de la lassitude par rapport à l’information. Les jeunes se disent souvent dépassés par la quantité d’informations qu’ils ingurgitent. Logique, car c’est aussi la tranche d’âge la plus présente sur les réseaux sociaux !

Sur Internet, les lecteurs sont confrontés aux « putaclics ». Ces titres d’articles incitent au clic pour des textes sans intérêt mais dont le titre fait croire à un scoop. De leur côté, les chaînes « Infos en continu » posent à leurs journalistes, en plein direct, des questions auxquelles ils ne peuvent répondre mais qui capturent l’attention des téléspectateurs.

On est informé sur tout, y compris sur ce qui n’a aucun intérêt

Un média peut faire sa « une » sur un simple accident automobile. L’information est une drogue comme le sucre. Plus on en mange, plus on a envie d’en consommer.

Le « citoyen informé » est un citoyen militant qui exige des réponses. Parfois le législateur s’exécute. Cela génère de nouvelles informations avant qu’un texte législatif soit présenté, pendant que ce texte se discute, une fois le texte voté et bien sûr lors de son application. La modération est loin d’être le modèle de la société de l’information.

Un ordinateur portable, un smartphone, une souris, un livre sont cadenassés pour interdire qu'on les utilise
Photo de Pixabay sur pexels.com

Faut-il interdire les deux roues la nuit ? C’est l’idée d’un conseiller municipal de la ville de Paris pour répondre à la colère de certains parisiens. Le porte-parole de l’association “Ras le Scoot” propose même une interdiction totale des deux roues dans la ville, jour et nuit. Et bien sûr on fait de l’information avec cela, on débat, on partage, on s’engage, on vocifère.

Faut-il interdire le smartphone ? La ville de Seine-Port a décidé d’interdire les smartphones dans les rues. Cela fait suite à un référendum municipal. 146 habitants ont dit « oui » et 126 « non ». 20 voix d’écart sur une population de 2000 habitants pour une telle décision ! Mais le ridicule ne s’arrête pas là. En effet, si vous ne respectez pas l’interdiction de smartphones dans les rues, vous ne risquez rien. Ce non-évènement méritait-il un référendum et une information dans la presse ?

Des informations qui inquiètent : la culture du renoncement

Différents plats posés sur une table
Photo de dasoo sur pixabay.com

Ici les exemples sont nombreux mais je vais prendre le sujet de la nutrition, un sujet de plus en plus anxiogène.

Dans cette étude récente pour France Assos Santé, 88 % des personnes interrogées se montrent attentifs à leur alimentation.

Mais nous sommes passés de la prudence à un chaos stressant. Des vidéos, des articles vous culpabilisent et vous stressent. J’exige demain sur tous les emballages la mention :

« MANGER TUE ».

Manger sain c’est de plus en plus manger sans. Supprimer le sucre, la viande, le gluten. Ne manger que 2 poissons par semaine car les poissons sont chargés en métaux lourds. Gare aux plats préparés et aux produits laitiers, arrêtez les édulcorants, la charcuterie, les chips, les sauces industrielles, les céréales, le pain blanc, les jus de fruits, les produits light, la farine blanche.

Même si vous êtes en bonne santé, méfiez-vous de l’alimentation ! De plus en plus de produits détox voit le jour. Qui inventera un produit détox pour se débarrasser de ceux qui veulent à tout prix nous « détoxifier ». Certains ne mangent plus que des jus comme alimentation. Les produits sans gluten ont envahi les rayons, alors que la maladie cœliaque touche seulement 1% de la population. Mais de pseudos experts vous expliquent que même si vous n’êtes pas malade, il faut renoncer au gluten. La peur fait marché le commerce. Alors, pourquoi s’en priver ?

Nous sommes de plus en plus « malade de l’information. »

Les appels à la diète se multiplient : jeûne intermittent mais aussi ces jeûnes de 23 h par jour, voire de plusieurs jours. Et à ce petit jeu, c’est information contre information, experts contre experts, info contre intox, avec des méthodologies qui pourraient faire sourire si on avait le temps de les étudier. Bien évidemment, l’aspect « pseudo-désintéressé » de ces informations n’est pas très crédible.

Certains laboratoires d’analyses médicales proposent des tests d’intolérances alimentaires. Et si on ne vous trouve pas d’intolérances, on n’oubliera pas de vous proposer des tests plus approfondis.

Les psychologues rencontrent un nouveau type de patient. Des personnes n’arrivent plus à ne pas contrôler tout ce qu’ils mangent. Ces derniers vivent leur alimentation comme un enfer, au risque de développer de véritables pathologies.

L’agression sexuelle envahit les médias

Une femme dans une cible est menacés par des personnes
Photo de Gerd Altmann sur pixabay.com

Impossible de nier les agressions sexuelles. Les années post 68 ont libéré les pratiques sexuelles mais certains hommes ont dû oublier que la relation sexuelle était un plaisir partagé et qu’un vrai consentement restait indispensable.

Comment nier la promotion canapé ! Acceptée par la candidate avec la perspective d’un poste plus important, certaines femmes se demandent aujourd’hui si finalement elles ont eu raison de « se laisser faire ».

Mais là où je m’étonne, ce sont toutes ces informations qui circulent sur ces agresseurs sexuels présumés.

Depardieu est-il un personnage abject ? Sans doute ! Mais qui a le droit de parler des agressions sexuelles dont il serait l’auteur en dehors des femmes qui ont porté plainte contre lui, de l’intéressé qui a le droit de se défendre et de la justice qui tranchera… peut-être !

Que signifie ces tribunes pour ou contre lui, ces positions d’un Président de la République, qui jusqu’à preuve du contraire, ne tenait pas la chandelle ! Que ce soit pour soutenir ou condamner l’acteur, Mesdames et Messieurs les people, arrêtez d’envahir les médias pour commenter des choses dont vous ne savez rien. Vos impressions, vos commentaires, vos sentiments, on s’en fiche. Elles n’ont pas leur place dans une véritable presse d’information.

Suite à l’affaire Judith Godreche, Anny Duperey « exprime ses doutes » quant aux accusations de Judith Godreche. Mais de quoi se mêle-t-elle ? Quand à Judith Godreche, pourrait-elle prendre un peu moins le public à témoin, un public qui n’a aucun élément pour juger de la pertinence des accusations qu’elle porte !

Merci à Laurent Ruquier et j’espère à quelques autres de refuser de s’exprimer publiquement sur l’affaire Miller, alors que Gérard Miller est son ami de longue date.

Le stress génère un état permanent de manque informationnel

Un ordinateur portable est en plus couvert de post-it en papier
Photo de Gerd Altmann sur pixabay.com

Notre société est de plus en plus anxiogène. Le moindre fait divers est repris tout au long de la journée et bien évidemment tourne en boucle sur les réseaux sociaux.

En 1997, j’ai réalisé une étude universitaire sur le niveau de connaissance des jeunes en matière d’information jeunesse. Certains des jeunes sondés exprimaient fortement leur sentiment de manquer d’information alors que leurs connaissances, vérifiées lors de l’étude, étaient de bon niveau. En fait, plus les échéances où ils devraient prendre une décision approchaient et plus ils se sentaient insuffisamment informés. A l’inverse, si les échéances étaient lointaines, leur confiance en leur niveau d’information était grande. Le stress trompait leur jugement et développait leur besoin d’information, de façon irrationnelle.

Dans le domaine médical, on a opté clairement pour le catastrophisme.

Avant l’opération la plus bénigne, le chirurgien dégage sa responsabilité en vous faisant signer votre « Bon pour mourir ». Certes, le risque zéro n’existe pas mais de là à vous expliquer toutes les catastrophes qui pourraient subvenir à la suite de l’intervention ! Difficile d’être serein après de telles lectures !

Les notices des médicaments vous détaillent par le menu les risques que vous prenez en suivant la prescription de votre médecin. Votre médecin est-il un assassin ?

Une étude relayée par France 2 estime que la fonte des glaces pourrait mettre fin au courant sous-marin qui réchauffe les côtes de l’Europe, plongeant ainsi le continent dans le froid. Cette information méritait-elle d’être relayée alors même que les chercheurs, auteurs de l’étude, « estiment qu’ils ne peuvent pas dire si cela va vraiment arriver, ni quand ! »

Dans le monde du travail, le déluge d’information crée le burn-out

Deux flèches : une mène vers le stress et le burn-out, l'autre vers Relax afin de faire baisser la pression informationnelle
Photo de Gerd Altmann sur pixabay.com

Qui n’a pas connu, ces charmants collègues qui vous mettent en copie de tous les mails qu’ils reçoivent ou qu’ils traitent. Ici, peu importe que vous ayez le temps de vous informer.

On vous a transmis des documents, vous ne pouvez plus nier le fait qu’ils aient été portés à votre connaissance. Certains croient dégager leur responsabilité en vous faisant perdre votre temps.

Certains salariés se vantent d’être multitâches. En fait notre cerveau gère les informations alternativement, ce qui empêche d’approfondir, de gérer pleinement, d’identifier les vrais priorités si trop d’évènements doivent être traités simultanément.

On constate année après année, une progression significative du burn-out et du stress informationnel. Ce « trop » d’informations entraîne, outre des pathologies graves, une baisse de la productivité. A force d’être sollicité par des « informations urgentes » !

L’infobésité ne permet pas d’être correctement informé

Un homme appuie sur un point d'interrogation pour fermer son accès à l'information
Photo de Gerd Altmann sur pixabay.com

L’information n’est jamais neutre ou objective. Elle exprime une vision, un point de vue que l’on partage ou pas. Sa diffusion a toujours une finalité qu’il est impossible de débusquer si la lecture se fait dans l’urgence.

Les médias ou les gens qui nous entourent soignent notre peur de ne pas savoir par des informations véridiques mais parfois incomplètes ou orientées. Partir du constat que le doute est possible, permet d’ouvrir sa réflexion en refusant d’ingurgiter à haute dose des informations peu contrôlés, voire totalement manipulatrices.

Refuser l’overdose informationnelle et s’imposer un jeûne informatif régulièrement est nécessaire pour se laisser le temps de trier, d’approfondir, de comprendre le pourquoi des informations reçues et leur pertinence.

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